AEROPORTS INTERNATIONAUX

IMPACTS SUR LA SANTE

André LOOTEN

Président de L'UECNA

Membre titulaire du Conseil National du Bruit - FRANCE

Member of the Institute of Noise Control Engineering - USA

Exposé pour les journées techniques sur les aéroports internationaux et la politique des transports

Madrid 16 et 17 décembre 1994

PREAMBULE

Rappel historique

C'est en 1972, lors de conférence des Nations Unies sur l'environnement que la position et le rôle de l'Organisation de l'aviation Civile Internationale ont été définis dans la résolution A 18-11 qui contenait notamment le paragraphe suivant :" que, dans l'accomplissement de cette tache, l'OACI a conscience des effets néfastes que l'activité aérienne peut exercer sur l'environnement et qu'elle sait qu'il lui incombe, ainsi qu'a ses Etats membres, d'assurer le maximum de compatibilité entre le développement sur et ordonne de l'aviation civile et la qualité du milieu humain."

Les premiers travaux du Comité sur le Bruit des aéronefs sur la certification acoustique des avions a réaction subsonique ont été adoptes le 6 décembre 1972 et sont entres en application le 16 août 1973.

Par contre, le groupe d'étude sur les émissions gazeuses des moteurs d'aéronefs n'a publie sa première circulaire qu'en 1977. La publication des normes relatives a la décharge des carburants, des émissions de fumée et des émissions gazeuses a été faite le 30 juin 1981 et ces normes sont entrées en application le 18 février 1982.

Ceci illustre bien le décalage entre l'apparition des nuisances énormes provoquées par les avions a réaction et la mise en place de normes internationales pour protéger les populations. Les riverains des aéroports avaient cependant réagi vivement des l'apparition des Boeing 707 et des DC-8 en 1958. Il aura fallu plus de dix ans pour que l'Organisation des Nations Unies convoque en 1969 des experts pour examiner les problemes causes par le bruit des avions a reaction et 23 ans pour que soient publiees les normes sur la pollution de l'atmosphere par les emissions toxiques des reacteurs !

On peut classer les impacts des aeroports et du trafic aerien sur la sante de l'homme et sur l'environnement dans deux groupes : pollution acoustique et pollution chimique de l'air, de l'eau et du sol. Nous n'aborderons ici que les effets nocifs du bruit et des émissions gazeuses.

BRUIT DES AVIONS

Effets directs du bruit sur l'organisme.

Effets sur l'oreille interne

Pour ceux qui travaillent sur le site même d'un aéroport ou pour ceux qui vivent très prés des pistes, des niveaux de bruit de 85 dB A pendant huit heures conduisent après plusieurs années a des surdités irréversibles. Le cas des personnes appelées a travailler a proximité des moteurs a réaction ( aires de stationnement, bancs d'essais, par exemple) est encore plus grave. Outre la surdité précoce et définitive, les bruits intenses agissent aussi sur les éléments sensoriels de l'équilibre.

Ces personnes se plaignent de vertiges, de nausées et ces troubles persistent souvent après la journée de travail.

Il existe une surdité normale due au vieillissement des organes auditifs de l'oreille interne mais cette surdité peut être accélérée par le bruit. Les scientifiques admettent maintenant qu'un fort bruit ambiant est un facteur décisif de l'altération précoce de l'ouïe.

Des bruits ambiants très intenses peuvent être constates dans des zones relativement éloignées des pistes d'un aéroport. A titre d'exemple, nous avons mesure dans un quartier urbain situe a plus de 700 m de la fin de la piste de l'aéroport de Genève, de nombreuses pointes de bruit dépassant 92 dBA, certaines dépassant 100 dBA. Aux heures de fort trafic, les niveaux de bruit se maintenaient a plus de 75 dBA (Leq) pendant plusieurs heures. Cependant, le trafic de l'aéroport de Genève est d'une importance moyenne, avec environ 280 mouvements d'avion par jour. Quelle est la situation autour de l'aéroport de Madrid qui a enregistre 181.696 mouvements d'avion en 1992, soit en moyenne 497 mouvements par jour ? Quand on sait que le centre du village de Barajas est situe lateralement a 840 m de l'axe d'une des pistes, on peut en déduire que les habitants de ce village sont exposes a des niveaux de bruit qui détériorent peu a peu leurs organes auditifs.

Effets sur le reste de l'organisme

Pendant longtemps, le bruit n'a été considéré qu'en tant que phénomène physique agissant sur un seul système : le système auditif. Nous savons maintenant qu'une telle conception est fausse et que le bruit ne limite pas ses effets nocifs a l'audition.

Les réactions qu'il entraîne mettent en jeu l'ensemble de l'organisme. Le bruit agit notamment dans deux domaines dont les effets vont souvent se conjuguer entre eux :

- les troubles du sommeil;

- la surcharge du système nerveux.

Les troubles du sommeil

Le sommeil assure pour l'individu une double fonction de réparation de la fatigue physique et de la fatigue nerveuse ou mentale.

Le sommeil est compose de plusieurs stades dont les durées relatives varient au cours du déroulement de la nuit.

Dans sa première partie, le sommeil présente une prépondérance de stades lents ou profonds et assure principalement la réparation physique.

Dans sa deuxième partie, les stades de sommeil rapide ou paradoxal (période des rêves) deviennent plus fréquents. L'activité électrique du cerveau est plus intense et cela correspond a la réparation nerveuse. Dans cette phase, le sommeil est plus léger et peut être perturbe par des bruits faibles.

Influences des niveaux de bruit moyens.

Des expériences récentes montrent qu'a partir de niveaux de bruit stables de l'ordre de 35 dBA sur toute la nuit (Leq 8 h), l'ensemble des stades du sommeil se modifie.

Le bruit provoque alors des difficultés d'endormissement, des éveils au cours de la nuit, le raccourcissement de certains stades du sommeil, une dégradation de la qualité du sommeil par l'allongement des phases de sommeil léger qui ne sont pas perçues par le dormeur.

Influence des événements acoustiques isoles

Des modifications ponctuelles du sommeil se manifestent sur le plan encephalographique et aussi au niveau cardiaque. Les effets apparaissent a partir des niveaux de crête suivants : 50 dBA pour l'enfant, 55 dBA pour la personne âgée, 60 dBA pour l'adulte jeune en bonne santé. Cependant, il faut aussi tenir compte du niveau de bruit ambiant.

La surcharge du système nerveux.

Le traitement des informations provenant du système auditif sollicite la fonction d'attention du cerveau. Dans certains cas de stimulation auditive intense, une surcharge de travail de la fonction d'attention rend pénible l'exercice de l'audition. Cette situation est fréquente puisque l'oreille assure aussi le rôle fondamental de guet et d'alarme.

On comprend tout de suite que si un individu est soumis toute la journée a une intense stimulation auditive, il ne subira pas sans dommage des perturbations pendant son sommeil et notamment pendant les phases paradoxales.

Non seulement il ne pourra pas réparer sa fatigue nerveuse diurne, mais cette nouvelle charge viendra s'ajouter a un système nerveux central non repose.

L'individu tombe alors dans un processus insomniaque lie a cette hyper-activité dont il ne peut plus se libérer que par des tranquilisants et des somnifères.

Les résultats d'une grande enquête sur le bruit des avions autour des aéroports de Genève et de Zurich sont significatifs. La proportion des personnes utilisant des sommniferes ou des calmants se repartit comme suit :

Zones de bruit faible, inférieur a 35 NNI 2.3 %

Zones de bruit moyen, de 35 a 44 NNI 3,7 %

Zones de bruit élevée, 45 NNI et plus 9,3 %

L'adaptation au bruit : une illusion

Les résultats de différentes études montrent qu'il n'y a pas d'habitude physiologique aux bruits répétitifs pendant le sommeil. Certaines personnes semblent s'habituer a dormir dans une ambiance assez bruyante lorsque le bruit ressemble a un bruit connu. Cette adaptation apparente est due en réalité a l'oubli des troubles subis au cours de la nuit. Cette sous-estimation n'élimine pas pour autant les perturbations du sommeil et ses effets physiologiques et psychologiques nocifs. Ce n'est pas au bruit qu'on s'habitue, c'est aux effets défavorables de ce bruit sur notre santé, comme on s'habitue a certaines maladies chroniques.

Sur le plan pratique, on peut considérer qu'a l'intérieur des chambres le niveau de bruit le jour devrait être en-dessous de 40 dBA (Leq). L'Organisation Mondiale de la Santé recommande un niveau Leq de 35 dBA la nuit. La Commission des Communautés

Européennes estime qu'un niveau nocturne de 30 a 35 dBA (Leq) et des pointes de 45 dBA ne dérangent pas le sommeil des sujets normaux.

Ces valeurs limites nocturnes sont difficilement respectées dans les zones urbanisées proches des aéroports qui n'ont pas de couvre-feu nocturne. De plus, sur les grands aéroports internationaux l'activité des affréteurs aériens ne s'arrête pas la nuit et aux mouvements d'avion transportant le fret s'ajoutent les bruits des transporteurs routiers.

Il faut aussi remarquer que la plupart des législations nationales fixent des valeurs limites de bruit a l'extérieur, au niveau des façades des maisons. La valeur limite est généralement fixée a 65 dBA (Leq) pour la période diurne de 8 h a 20 h. Les experts estiment que, prés des grandes voies de communication, les différences de niveau LeqA entre le jour et la nuit sont de l'ordre de 10 dBA. Il est évident qu'un niveau de bruit Leq de 55 dBA en façade pendant la période nocturne pertubera fortement le sommeil des personnes si les fenêtres ne sont pas fermées. La situation sera encore pire pendant l'été et dans les pays de l'Europe du sud quand la température nocturne oblige les gens a ouvrir largement les fenêtres pour rafraîchir les chambres. Il est donc nécessaire d'imposer par la voie légale des valeurs limites nocturnes indépendantes de celles de la journée et de les faire respecter.

Les effets indirects sur le comportement

L'analyse des enquêtes faites parmi les riverains des grands aéroports donne invariablement les mémés résultats. Les bruits des avions provoquent des gênes multiples et sont moins bien supportes que les bruits du trafic routier ou ferroviaire. Il faut souligner que la qualité du cadre de vie n'est pas le silence, mais plutôt la possibilité de percevoir les bruits utiles ou souhaites et que la parole est notre principal moyen de communication. Les bruits d'avion qui échappent a notre contrôle et qui polluent de vastes zones vont ainsi perturber la communication, la vie privée et les relations sociales de dizaines de milliers de personnes pour les aéroports moyens comme celui de Genève et de centaines de milliers de personnes pour les grands aéroports internationaux situes prés des villes comme ceux de Londres, Paris, Amsterdam et Madrid.

Troubles dans la communication

Un bruit même faible peut nous empêcher de comprendre les autres ou de nous faire comprendre. Cette difficulté de compréhension explique que les enfants qui vivent dans des ambiances sonores bruyantes présentent souvent des retards scolaires lies a une mauvaise acquisition du langage, qui perturbe a son tour l'apprentissage de la lecture.

Le bruit des avions sera d'autant plus perturbant qu'il empêchera la communication en masquant une information sonore souhaitée ou importante, par exemple quelqu'un frappant a la porte ou appelant, la sonnerie du téléphone, un avertisseur d'alarme, etc.

Intrusion dans la vie privée

Trois moments se partagent la vie de l'homme : le travail, le loisir, le repos.

Le travail et ses déplacements sont vécus comme une obligation. Par contre-coup, les moments de loisir et de repos constituent son domaine réserve, celui ou il peut encore choisir et décider. Les bruits d'avion seront d'autant plus mal supportes qu'ils viendront perturber ces choix soit en provoquant une gêne, soit en obligeant de les modifier, et cela dans un endroit et a des heures ou l'individu estimera avoir le droit légitime au calme.

Pour la majorité des individus soumis aux bruits d'avion dans leur lieu de résidence, la gêne ressentie dans les moments de détente et de récupération sera considérée comme un viol de leur espace de vie et de leur personne. Ces individus seront alors amenés :

- a s'adapter en modifiant les conditions de leurs activités, par exemple en augmentant le volume des appareils de télévision ou de radio afin de couvrir les autres bruits.

- a fermer les fenêtres, a renoncer aux terrasses, balcons ou jardins.

- a déserter leurs habitations a certains moments et notamment les fins de semaines.

- a déménager dans les cas extrêmes.

Si ces adaptations sont impossibles, certains individus réagiront a l'agression du bruit par d'autres formes d'agressivité.

Conséquences sur la santé

Les bruits d'avion provoquent chez l'homme des troubles émotionnels qui se traduisent par un phénomène d'angoisse et de malaise que l'on appelle le stress.

Des bruits relativement faibles mais gênants par leur répétition ou par le moment auquel ils surviennent seront transformes par l'individu en une agression par la signification émotionnelle qu'il en donnera suivant sa sensibilité, ses souvenirs, son vécu. Si cette situation se prolonge, ces multiples petites agressions conduiront a la colère avec des composantes incontrôlables et parfois violentes.

Mais, le plus souvent cette agressivité sera refoulée a cause d'un sentiment

d' impuissance. Cette surcharge nerveuse contenue conduit aux troubles psychosomatiques.

Dans les enquêtes menées en Suisse, l'accroissement de l'exposition au bruit des avions a entraîne une augmentation significative :

- de la fréquence des consultations médicales

- de la consommation de somnifères et de tranquillisants

- de l'utilisation de sourdines

- de la rareté des séjours en plein air

Conséquences sur le tissu social et familial

En voulant se protéger, préserver son espace privée, sa propre personne, l'individu aura tendance a s'isoler ou s'isolera du bruit et des autres. Souvent agresse par le bruit dans son milieu de travail et pendant ses déplacements, l'individu va se replier sur lui-mémé, perdre les notions de convivialité et de bon voisinage.

Il est indéniable que dans les zones de bruit intense autour des aéroports, l'espace familial perd son caractère de lieu de rassemblement, de loisirs et de repos. Les relations entre les membres de la famille deviennent tendues et conflictuelles, les liens familiaux sont parfois rompus.